Quelques idées sur l’inspiration d’un acteur

Je pense que l’on accouche de quelque chose seulement lorsqu’elle prend corps en nous.

L’auteur a une idée (une idée majesté) qu’il développe au fur et à mesure de sa captation des éléments dans le temps, jusqu’au point final (y-a-t-il vraiment un point final ?)

Comment l’acteur met en image l’idée de l’auteur ?

Lorsque j’ai commencé à travailler sur « le cahier d’un retour au pays natal », le metteur en scène a mis à ma disposition des livres qui expliquent comment entrer dans l’œuvre de l’auteur Aimé Césaire. Mais également une répétitrice pour m’aider à mémoriser le texte.

J’ai décliné l’offre immédiatement car ma pensée était la suivante : j’ai besoin de lire et relire l’auteur, si je l’écoute (me parler) si j’entends sa parole venir en moi, alors je me dirais à moi-même oui ! « Je suis prêt pour incarner ce texte sinon j’arrête ».

Je n’ai pas arrêté puisque j’ai été heureux en création.

Ensuite j’ai pu lire les livres mis à ma disposition. Très intéressant mais j’ai préféré trouver par moi-même.

Il m’a été donné de rencontrer Aimé Césaire en Martinique lors d’une représentation du cahier. Quelques minutes avant d’entrer en scène il a souhaité me saluer.

Je me souviens, il m’a dit « J’ai écrit ce texte quand j’avais vingt ans ». Comprenez mon émotion, à quarante-cinq ans j’étais encore en train de comprendre et lui en était déjà porteur.

J’ai dit plus haut que le poète Césaire a éclairé ma vie d’acteur mais aussi d’homme. Micheline Servin m’avait interrogé en Septembre 1994 au sujet du cahier pour le journal Afrique-Asie (feu), voici les mots qui disent l’impact du poète.

Quelques idées sur l’inspiration d’un acteur

Le Bal de Ndinga

J’ai abordé le Bal de Ndinga à reculons non pas parce que le texte ne me plaisait pas, au contraire.

Dans un premier temps, j’ai cherché des images que ma mémoire d’enfant avait emmagasinées mais qui n’apparaissaient pas dans le texte.

En effet, j’étais enfant dans ces années d’indépendances. A cette époque, dans un village, un enfant avait quelques tâches à accomplir dans sa famille mais aussi dans le village auprès des aînés.

On dit bien « il faut tout un village pour éduquer un enfant. »

Ce qui se disait ou se construisait dans l’intérêt de tous ne nous était pas caché mais révélé.

Je me souviens de comment on expliquait l’arrivée du communisme avec Patrice Lumumba.

« Vous achetez par exemple une bicyclette après quelques années de rude labeur, en vous promenant au hasard dans le village et ses environs, si vous déposez votre vélo devant une boutique, un passant pouvant, parce qu’il en avait besoin, vous le prendre sans chercher à vous le rendre. Comment un tel homme pouvait être chef d’un village ? Plus grave, à la tête d’un pays ? »

Imaginez la colère qui sourdait en chacun de nous, ajoutée à la révolte des paysans envers les colons Belges !

Des années ont passé, j’étais adulte assez bien informé de l’état du monde, mais mon âme d’enfant me guidait encore vers ce passé douloureux. Le travail fait autour de la table sur le texte me donnait l’occasion d’évoquer, d’échanger avec l’équipe de réalisation sur les ravages causés durant cette période.

Invariablement, on me répondait « tout est là dans le texte, c’est toi qui ne voit pas. »

On a rapporté à l’auteur TCHIKAYA que j’avais quelques réserves sur son texte. La bête m’a sermonné disant qu’il ne fallait pas chercher des poux au vieux lion, qui plus est son aîné.

Bref, le constat est : si tout le monde semblait conquis par le texte, c’était à moi de trouver comment escalader ‘la montagne’’.

J’ai demandé à ma mémoire d’enfant de laisser l’acteur prendre les rênes de l’action afin d’avancer.

Une luciole m’a guidé vers les ‘’Conférences’’ de Jorge Luis Borges puis orienté vers Vassili Kandinsky « du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier », Cézanne a complété l’éclairage « Cézanne puissant et solitaire » Michel Hoog.

Peu à peu, chaque phrase, chaque mot me renvoyait enfin les images comme un satellite. « Quand la couleur est à sa richesse, la forme est à sa plénitude. » L’aveugle voyait enfin.

Quelle merveille que de donner à voir, de donner en entendre !

Notre métier est beau, noble quand arrive ce moment de grâce, cette symbiose, texte, jeu de l’acteur et participation du public.

Aimé Césaire le dit « la poésie c’est le donner à entendre, le théâtre, le donner à voir ».

Le Bal de Ndinga est un mélange de nouvelle, de théâtre, de poésie avec une envoutante présence de musique et de danse. Il fallait absolument clarifier l’interprétation par un un décloisonnement de genre qui exige de l’acteur d’être un homme- orchestre, passant d’un instrument à l’autre sans négliger les ruptures qu’imposent la conduite de la narration.

Sinon on ferait comme ceux qui prétendent que le texte est là, il suffit de le jouer non ! Apprendre et restituer le texte tel quel est une négligence. C’est aller vite en besogne.

Par temps de brouillard, marcher sur la pointe des pieds et espérer l’éclaircie.

Le sens du texte oui mais comment fabriquer le rôle, comment construire le personnage, harmoniser l’ensemble ?

C’est ici qu’un acteur a besoin d’un œil extérieur, d’un directeur d’acteur pas simplement d’un metteur en scène. Cette alchimie est la clef de voûte pour la réussite. Sinon le Bal de Ndinga aurait été un objet théâtral non identifiable, un « OTNI ».

Ce que je donne à lire ici est simplement le résultat de ma pratique, de mes observations et recherches.

Le bal de Ndinga en lecture spectacle -- Le bal de Ndinda en plein spectable.Le bal de Ndinga en lecture spectacle -- Le bal de Ndinda en plein spectable.

Le bal de Ndinga en lecture spectacle -- Le bal de Ndinda en plein spectable.

Donner et Recevoir

Sylvain Bemba était journaliste, dramaturge, romancier, musicien, une bibliothèque énorme à lui tout seul.

J’ai fait sa connaissance lorsqu’il était directeur général des affaires culturelles, puis ministre de la culture (hélas, un mois) emprisonné pour complot politique dans l’affaire Ange DIAWARA.

L’homme m’intriguait, il paraissait, distant et inaccessible (mais) l’auteur m’intéressait au premier point.

A sa sortie de prison, j’ai frappé à sa porte un dimanche après-midi j’avais été agréablement surpris d’être accueilli sans réserve. Au salon, nous avons parlé de choses et d’autres avant de lui avouer que son répertoire théâtral m’intéressait.

Après des heures passées ensembles, au moment de nous quitter, il m’avait invité à revenir le voir, sa porte était ouverte. Je suis rentré chez moi heureux comme quelqu’un qui venait d’ouvrir le coffre d’une banque.

Régulièrement nos causeries ont effacé la barrière et libéré un espace de confiance mutuelle. C’est ainsi qu’un soir en le quittant il m’avait confié un manuscrit en me demandant de lui en faire une critique à notre prochaine rencontre.

Ma critique était la suivante « Le texte est intéressant, cependant il est trop explicatif, tes références littéraires envahissent le propos et alourdissent ce qui peut être dit simplement. L’acteur n’avait pas besoin d’expliquer ce qu’il faisait, « ce qui le nourrit c’est l’action ».

« Tu n’as pas bien compris et puis tu parles à ton ainé ». Ces deux phrases sont sorties après m’avoir écouté.

Je lui avais alors proposé instinctivement de lui lire son texte à haute et intelligible voix afin qu’il entende la différence entre l’écrit et le parler, le parler et le joué.

Deux à trois minutes après avec un regard bienveillant « ça va, j’ai compris ».

Cet exercice, j’en suis certain, avait jeté les bases d’une très grande amitié, une connivence entre l’auteur S. Bemba et le jeune acteur que j’étais. Cette expérience m’a guidé et me guide encore maintenant sur le choix des textes que je désire jouer.

Sylvain Bemba m’avais appris l’existence d’un cercle d’auteurs congolais qui se passaient leurs manuscrits respectifs, leurs lectures communes, lui-même étant la corbeille qui recueillait, corrigeait, les coquilles sans chercher à réécrire le texte.

C’est ainsi que, grâce à lui, j’ai rencontré Sony Labou Tansi à Boko (sud du Congo) où il enseignait dans un collège en faisant du théâtre avec ses élèves.

Le cercle des auteurs congolais s’était concerté et avait obtenu de faire venir à Brazzaville Sony Labou Tansi afin de lui offrir un poste stable au ministère de la culture. Ce qui lui permettrait d’écrire en toute quiétude et surtout de faire du théâtre avec sa troupe « Le Rocado Zulu ».

Une des pièces que j’avais joué à Paris « Je soussigné Cardiaque » relatait le parcours du combattant d’un enseignant « Mallo Bayenda » affecté en brousse de manière tellement arbitraire qu’il avait résolu de mener seul une enquête dans la capitale afin de débusquer l’origine de son mal être. « Belle pièce, texte fort ».

Tchikaya U’tam’si décrit Sony en ces termes.

Sony incarnait un nouvel élan pour le théâtre congolais. Il fallait que quelque chose soit fait pour consolider son enracinement dans le paysage du théâtre au Congo.

J’avais fini mes études au conservatoire à Paris et je travaillais avec Pierre Debauche mon ancien prof à Limoges. Limoges, où il avait créé le festival de francophonie.

M’inspirant de ce qu’il avait entrepris en Martinique à la demande d’A. Césaire, à savoir former trois ans durant des comédiens martiniquais (Théâtre de la soif nouvelle) j’avais suggéré d’inviter Sony et sa troupe à Limoges dans le cadre du festival.

Le Roccado Zulu était venu avec le spectacle « La Rue des Mouches » mis en scène par Pierre Vial.

Pour accompagner cet élan de solidarité, me rendre à Brazzaville à mes frais était devenu indispensable, sinon…

Lettre de Sony :

Quelques idées sur l’inspiration d’un acteurQuelques idées sur l’inspiration d’un acteur
Ignoumba le chasseur
Ignoumba le chasseur

Ma rencontre avec l’aîné Sylvain Bemba et mes échanges acteur-auteur avaient donné naissance à des textes de théâtre à ma demande (Qu’est devenu Ignoumba le chasseur et Profession avouée, Sorcier de la famille).

Nous avons gardé un contact épistolaire :

Lettre de Sylvain Bemba :

Quelques idées sur l’inspiration d’un acteur
Quelques idées sur l’inspiration d’un acteur

Merci doyen, d’avoir supporté mon impertinence surtout de m’avoir permis d’élargir mon champ d’investigation vers de nombreux auteurs Africains.

Rédigé par Pascal Nzonzi

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :